La voix humaine

De Jean Cocteau, avec Catherine Sellers et mise en scène d’Olivier Katian.
Maison de la Culture d’Orléans 1970
Premières photographies, initiations multiples, à l’image enregistrée, à la poésie, au théâtre…

Première publication !

Père et fille

Son temps était orchestré entre les grandes institutions où il exerçait son métier d’historien chercheur et les cours qu’il donnait dans une université de province où il se rendait chaque semaine.

Lorsque sa seule fille fêtait ses dix-sept ans, le COVID 19 était en train de naître en Chine. Quelques mois plus tard il s’était reproduit sur l’ensemble du globe. Des mesures gouvernementales nous obligeaient à rester chez nous pendant huit semaines. Quitter Paris était sa décision pour vivre cette période auprès de sa nouvelle compagne et mère de son quatrième enfant, loin de la capitale, loin de ses deux fils, étudiants dans des universités parisiennes et de sa fille lycéenne.

Leur appartement était au cinquième étage d’un immeuble haussmannien, en haut du boulevard de Strasbourg à quelques pas de la bouche de métro Château d’eau.
Divisé en deux parties, séparées par un couloir central.
Trois pièces à droite, dont un salon, sa chambre et la cuisine à l’extrémité, les fenêtres s’ouvrant sur le Boulevard à l’Ouest. Deux chambres à gauche après l’entrée et une salle de bain au bout, les fenêtres côté Est donnant sur le Passage du Désir entre le Boulevard et la rue du Faubourg Saint Martin près de la mairie du Xe.

Le déconfinement ne modifia pas ses nouvelles habitudes, il restait en province et durant l’été, sa fille qui avait obtenu son bac était venue passer quelques jours auprès de lui de sa compagne et de son petit frère.
Il faisait chaud, l’herbe était jaunie, le silence régnait loin du mouvement de la ville. Les vaches se promenaient dans leur enclos immense face à la terrasse sur laquelle les repas se prenaient sous un auvent improvisé avec une bâche plastique imprimée et attachée à une gouttière d’un côté, et sur des longs bâtons fixés dans la structure d’un banc, de l’autre côté.
C’est après un dîner qu’elle raconta à son père l’expérience d’une contemplation peu avant sa visite. Cela se passait un soir dans la cuisine de l’appartement. Le soleil se couchait derrière la ville et le Sacré-Chœur, ses rayons illuminait la pièce de sa lumière rasante et horizontale, réfléchissant la couleur rouge des portes et des éléments de rangement. Elle avait observé cette atmosphère si chaleureuse au-dessus de la grande table rustique et conviviale.
En attendant un ami elle s’abandonnait à cette fenêtre, à cette lumière aux effets troublants. Lorsqu’il arriva, il remarquait lui aussi cet embrasement si singulier sur le rouge vif et brillant.
Elle communiquait à son père une réalité dans laquelle il était de plus en plus absent.
Il lui répondait que les jours suivant l’achat de cet appartement et leur installation avec sa mère, il aimait ouvrir la fenêtre de la cuisine, il s’asseyait devant le paysage de la ville au coucher du soleil. Mais avant il prenait soin de se servir une Vodka, avalait une petite gorgée en disant à sa femme Lætitia : « On a eu raison ! » puis il reprenait un peu de Vodka et répétait jusqu’à leur infini leur complicité bien au-delà du raisonnable. En évoquant ce passé il ne citait pas le prénom de sa femme. À sa fille Gaïa il disait « maman » pour sortir du temps et ne jamais oublier ou seulement faire durer la présence d’une mère disparue trop tôt.

L’un et l’autre parlaient d’absence. Sans le vouloir, Gaïa avait retrouvé les motivations émotionnelles de ses parents comme des objets enfouis et oubliés, elle s’exprimait avec enthousiasme pour partager sa découverte. Christian répondait à cette provocation par une autre, mais les deux s’accordaient comme on pourrait le faire avec des cordes vocales et celles d’une guitare pour dire la beauté et l’amour sans jamais prononcer ces mots.

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Ulaanbaatar, Mongolie, dans le cadre du projet « À la recherche de Guillaume de Rubrouck »

13 août 1990

Le paysage vu du ciel, la fatigue et l’impatience : enivrants ! Je cache mon émotion derrière mes lunettes de soleil. Je suis dans l’endroit du monde que je n’ai jamais imaginé. Nous avons atterri à 7 h du matin heure locale.

Repos dans une résidence diplomatique à une dizaine de kilomètres de la capitale au milieu d’un parc naturel. Nos chambres sont toutes équipées de réfrigérateur, télévision, fauteuils. Les murs et les sols des couloirs brillent comme dans un hôpital. Vers 10 h 30 on nous proposait un petit déjeuner, un verre de bière à la cerise, un œuf dur, mouton bouilli accompagné de riz nature, quelques tartines de pain beurré et confiture que j’ai avalé avec difficulté.

Nous nous partageons une chambre avec Roland, il tente de dormir, je n’y arrive pas, j’écris. Un garçon de l’hôtel nous apporte une bouteille thermos avec de l’eau chaude, il nous propose de changer de l’argent à un taux très avantageux pour lui.

Alain, ethnomusicologue, est le seul parmi nous à parler le mongol. En fin d’après midi il décida d’aller à Oulan-Bator, je lui ai demandé de l’accompagner.

Dans le taxi j’ai regardé le paysage sous la pluie à travers le pare-brise, lumière diffuse et douce sur la montagne verte, les vaches en liberté sur les bas cotés, les essuie-glaces aussi lents que la voiture, une Volga. Alain parlait au chauffeur avec beaucoup d’aisance. Je me sentais rassuré.

Il avait vécu ici pendant plus de deux ans.

Arrivés dans le centre nous marchions sur les trottoirs ou sur la chaussée en évitant les flaques d’eau jusqu’à l’immeuble qu’il recherchait, aucun nom de rue, aucune boite aux lettres. Il monta au premier étage, frappa à une porte, puis à une autre. Lorsque je l’entendis parler je sortis du hall de l’immeuble pour voir le mouvement dehors. Il pleuvait encore et je regardais les gens courir, des jeunes filles en sandales sautant au-dessus des nappes d’eau en riant, des militaires débraillés et les voitures jaunes et noires aux pneus lisses, les amortisseurs démanchés. Après cette visite il m’emmena dans un autre logement un peu plus loin. Il se souvenait des rues avec quelques doutes. Il me parlait peu, marchait vite, je le suivais en regardant la ville brillante sous la pluie avec le désir de rester là à parcourir chaque rue. Je me suis senti perdu sans croire que je pouvais être ici. Dans l’autre immeuble il frappa à une porte du rez-de-chaussée, il ne connaissait pas celui qui ouvrit, après quelques minutes de discussion nous étions invités à entrer, je restais dans le hall de l’appartement. Ils allèrent dans la cuisine prendre une clé dans un tiroir afin d’ouvrir la porte fermée avec un cadenas d’une pièce donnant dans l’entrée. Alain connaissait le lieu, il entra et chercha dans un placard sans rien trouver. Il sortit un petit carnet de sa poche, écrivit quelques lignes, déchira la page qu’il laissa sur la table.

En attendant un taxi il me dit que l’ami qu’il avait voulu revoir n’était pas là, il rentrerait à Ulaanbaatar quand nous serons sans doute sur la route, la semaine prochaine. Il y a longtemps, Alain avait laissé un instrument de musique qu’il aurait aimé récupérer pour en jouer demain pendant un colloque auquel il a été invité.

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Être de nulle part, ou n’avoir plus de racines, une interrogation, une préoccupation lointaine ?

10 juillet 1990

La chaleur, la lumière, la Chartreuse, l’été serait seulement ici et je retrouve l’odeur d’une Athènes, à venir ! Parfois j’espère que le voyage en Mongolie restera un projet, je ne prends pas le temps de le comprendre.

Hier Anny Milovanoff m’a reçu avec son sourire sans âge. Dans son bureau il y avait une photographie de Mimo Jodice, parfois nos images sont très proches.

Ce matin une jeune fille est venue m’apporter un petit déjeuner dans ma chambre d’hôtel. Je sommeillais encore. Dans son tablier blanc, je reconnus celle qui était derrière le comptoir de la boulangerie de Villeneuve-lez-Avignon, l’an dernier. J’avais plaisir à sortir le matin pour voir le mouvement de la rue, acheter une baguette, parfois des croissants.

Le mistral souffle, le ciel est bleu, j’aurais aimé prendre le temps d’aller voir la Méditerranée.

Je suis arrivé en avance pour le déjeuner de presse, Coco était seule à préparer les tables du repas. Lorsque Daniel Girard, le directeur de la Chartreuse est arrivé nous avons parlé en attendant les autres tout en buvant un verre de punch avec Coco. J’ai raconté ma mésaventure à Barcelone.

Un des journalistes me demanda de lui consacrer quelques minutes. Il ne comprenait pas ce qu’avait écrit Anny, à propos de mon travail, sur le document de presse, alors je lui ai conseillé de l’attendre. Il me posa d’autres questions sans importances. Jean-Louis me remit en mémoire la journée que nous avions passée à Marseille et notre conversation qui avait duré tout le temps de cette escapade. L’avais-je notée dans mon cahier vert ?

En attendant l’heure du vernissage je m’évadais dans ce que j’ai retenu des discours et des conversations avec les uns et les autres à propos de la reconnaissance des œuvres et de leurs auteurs, la manière d’être et de vivre lorsqu’on est artiste. Les moyens pour être reconnu sont tels qu’on ne peut échapper à cette mise en lumière si l’on a un peu de talent. Les marchands, les critiques sont si ouverts, si intelligents, si curieux qu’on ne peut échapper à la célébrité sauf si on est mauvais ! Dans ce cas personne vous le dit, on vous le murmure et l’on entend ce chuchotement sans même l’écouter. Creuser sa tombe ou son sillon où est la différence ?

Je regagnais ma chambre d’hôtel pour ne rien oublier, écrire. Les fenêtres étaient ouvertes, le mistral soufflait, la chaleur était moins forte qu’à mon arrivée. J’avais plaisir à être peu vêtu même à l’ombre. Je me sentais heureux et ne comprenais pas pourquoi j’allais devoir remonter dans ma ville grise.

Au vernissage j’ai revu une femme brune très jolie, nous nous étions souvent croisés à la Chartreuse l’an dernier. Alors je me souvenais de mon dernier jour de résidence, fin mai. Nous avions dîné chez Coco avec Randy. Cette femme très élégante m’avait rendu visite dans ma cellule après le repas pour découvrir mes photographies. Que faisait-elle pour venir souvent à la Chartreuse ? Elle s’intéressait à tout ce que produisaient les artistes-résidents. Ce jour-là elle portait une jupe foncée et s’était assise par terre pour regarder mes images. Elle parlait de chaque photo, les analysant avec méthode. Elle prenait son temps et lorsqu’elle se releva, sa jupe était salie et je n’osais lui dire.

Ce soir je l’ai écouté à nouveau me parler des photographies du Pont du Gard. Avec Randy nous discutions tous les deux lorsqu’elle nous retrouva. Séducteur, il lui fit un compliment sur son décolleté avant même de lui dire bonjour. Elle était habillée très légèrement. Elle porta une main sur sa poitrine pendant une seconde pour mieux se dévoiler ensuite sous le regard et le sourire québécois de Randy.

J’ai pensé à une amie qui m’aurait dit une fois de plus qu’aucune femme n’est innocente et je lui aurais dit que peut-être si quand même !

J’ai regardé le monde à ce vernissage, avec un sentiment d’éloignement, j’ai eu envie de partir pour aller écrire sur la pauvreté des regards et du mien.

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Période où je me partageais entre Athènes, le Pont du Gard et le projet de voyage en Mongolie.

5 juillet 1990

Rencontre d’un chercheur au musée Guimet pour recevoir son enseignement afin de savoir dater un pétroglyphe. Nous devrions en croiser sur notre route si nous réussissons à partir.

Je n’ai pas encore trouvé ma véritable place dans cette équipée.

Quelqu’un me disait que le CNRS est pauvre, il ne connaît de la photographie que les petits appareils japonais 24×36. J’ai pensé aux photographes du siècle dernier qui accompagnaient les équipes scientifiques dans les pays lointains pour revenir avec des images authentiques des véritables ailleurs. Nous ont-ils prouvé que le vrai est en dehors de l’idée, loin de sa représentation, et qu’il était à vivre ?

Gare d’Austerlitz, Paris sous un ciel gris d’automne en juillet, le vent est froid.

Je regarde autour de moi comme d’habitude lorsqu’il m’arrive d’y attendre un train. La salle du buffet de la gare est pleine de voyageurs avec leurs valises à roulettes. Un vieux couple est venu à la table voisine. Lui me fait penser à quelqu’un, je l’aurais déjà vu, nous nous serions parlés. Il discute avec sa femme, son sourire est clair. Elle porte une perruque d’une couleur indéfinie entre le gris et le blond. Elle mange une part de tarte aux pommes.

Je pense aux différents moments où j’ai teinté cette gare et son buffet de la couleur d’un ciel d’où je venais. Une ville, un pays ou seulement un ailleurs méditérranéen. Je n’avais jamais envie d’être là.

Quand avais-je gardé en mémoire la grande avenue, chargée d’images publicitaires et presque laide entre le centre-ville et l’aéroport ? Et le souvenir d’un autre couple assis à une table à côté. Elle était habillée de bleu marine, et coiffée d’un chignon. Elle nous regardait de ce regard ressemblant à sa coiffure. Était-ce moi qui aimais provoquer en étant plongé dans les pupilles et les baisers que me donnait une amoureuse, par-dessus la table ? Les autres étaient un miroir tout comme aujourd’hui. Quel temps faisait-il ? Et la couleur du ciel ? Je revenais d’où ? J’avais souffert de ne pouvoir tout noter ce que je vivais, voyais, ressentais chaque jour.

Toutes ces notes, un jour je les aurais négligées peut-être. On me les a prises et je tente de ne pas les oublier. Écrire c’était jeter. Mes cahiers sont les poubelles de ma mémoire et je les garde en croyant préserver mes souvenirs comme un fou vivant au milieu de sacs remplis d’ordures.

Une vieille femme vient s’asseoir près de moi, elle a le front et le cou ridés, elle est maigre, les cheveux courts blancs et ondulés. Elle est vêtue d’un polo bleu marine, elle a posé un sac plastique par terre, un sac trop petit pour contenir un paquet cadeau bien enveloppé avec du beau papier et ficelé en doré frisé. De l’autre côté de l’allée centrale, j’ai cru apercevoir et reconnaître une hôtesse de la scène nationale de Blois. Le bruit me fatigue et j’aimerais m’épuiser sur ces feuilles, me perdre dans le récit de ce que je suis venu faire et voir ici à Paris. Raconter ma visite au professeur F. du musée Guimet, ce que je vois ici dans la gare ou encore ce que je pense. Je ne trouve plus les mots et m’évade ailleurs sans savoir le définir.

Je cherche comment retrouver Athènes. Les amis sont rassurants, la perte de ce cahier n’est pas grave, je m’accroche à cette disparition, je me cache derrière cette absence, j’éclipse mes craintes de n’avoir jamais su écrire.

Retrouver Athènes, ne regarder que le plan de la ville, arrêter de revoir les planches contacts.

Raconter le silence entre chaque murmure, le mouvement entre chaque photographie.

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Miroir

Il y a deux ou trois jours j’entendais quelques étudiants exprimer leur sentiment d’inutilité. Je pensais que ce désarroi était un privilège des vieux si j’en crois celui qui aimerait avoir l’autorité d’un gourou ou d’un père, tendre, juste et sévère, Macron.

Ne pas être triste, cela devient une utopie.

29 juin 1990

Le soleil et la chaleur de ces derniers jours se sont chargés de me faire voyager. Souvenir d’une ville que j’ai tant aimé parcourir. Je la cherche pour la raconter. Je pourrais aller acheter un paquet de cigarettes place Omonia, je sais quelle rue prendre pour y arriver.

Je ne regarde qu’un tas de photographies sur une table.