18 octobre, 2015

Avenir

Joueurs de cartes

17 octobre, 2015

Abreuvoir

Une toilette dans la steppe | août 2015

Une autre toilette

15 octobre, 2015

Savoir

Juliette

29 janvier, 2015

hUmain

Image réalisée avec Laurence Barrey à l’occasion de la Fête du graphisme en hommage à Claude Baillargeon graphiste-poète et après cette lame d’inhumanité en janvier 2015.

(Exposition des œuvres de Claude Baillargeon à l’espace Niemeyer, 2 place du Colonel Fabien Paris 19 – 28 janvier – 15 février 2015)

4 décembre, 2014

Refaire le monde

Fiction possible | 2

J’étais arrivé en retard à cette réunion où je savais que rien ne s’y passerait, sinon en apparence.

Notre rituel était d’écouter notre responsable le plus longtemps possible de manière à ce qu’aucune place ne soit laissée aux questions gênantes. Ne surtout pas ébranler son pouvoir.

Elle avait demandé à un nouveau collègue de nous présenter le compte rendu de diverses réunions auxquelles il aurait assisté, au Ministère.

Après avoir enlevé mon manteau, posé mon sac et pris place à une extrémité de la table je regardais chacun de mes confrères un par un, ils étaient d’une grande attention devant paroles et gestes de ce petit prof (en taille). En possession d’un doctorat de designer, il enseignait cette discipline et donnait ses cours en anglais.

Il avait été mandaté pour nous informer, et le sujet était important, il s’agissait du Design et de l’avenir de notre école. Il parlait avec un enthousiasme débordant. Assis à l’autre bout de la table devant son ordinateur portable ouvert. Les cheveux courts et blancs ou d’un gris léger, les yeux bleus, la chemise blanche à motifs brillants, le col ouvert, relevé sur sa nuque, il portait des gants blancs. Je ne supposais pas que c’était un choix esthétique, je supposais qu’il ne voulait pas salir son clavier sur lequel il tapait tout en parlant. Il regardait son écran de temps en temps pour avoir la confirmation de ce qu’il disait, mais nous n’avions pas accès à son écran et personne ne voyait ce qui devait être l’illustration de ses mots ou l’évidence de sa raison. Ma difficulté à entrer dans le vif du sujet me permettait d’observer avec détachement. Je compris malgré tout que le moment était important.

On nous demandait de penser à des projets qui pourraient s’inscrire dans ce programme défini lors de ces réunions au Ministère.

L’économie allait mal, c’était la crise, beaucoup d’entreprises fermaient et ces fameuses réunions au Ministère étaient plutôt un souffle d’optimisme, la seule perspective qui allait sortir le pays de la crise c’était le DESIGN ! Domaine oublié, laissé dans l’ombre, et qui allait pouvoir générer une véritable reprise.

« — C’est un tapis rouge que l’on met devant nos écoles, il y aura de l’argent pour des projets et c’est une opportunité qu’il ne faut pas laisser. » Nous devions tous ne pas mettre en doute sa parole, notre école allait devenir riche, nous allions obtenir des subventions pour développer des projets très inventifs en partenariat avec des entreprises et enfin sortir de la crise !

Nous pouvions croire que le pays, voire l’Europe allaient trouver les solutions et les méthodes pour sortir de cette longue période et qu’il était effectivement temps de faire une analyse critique du système économique, mais ce n’est pas ce que j’ai entendu. J’ai entendu qu’il fallait inventer ce qui allait produire beaucoup d’argent. Sans être critique, il fallait se placer en visionnaire-rêveur et abolir, oublier, remplacer tout ce qui a fonctionné et qui a généré de la richesse par quelque chose d’identique. L’ère du numérique était déjà là et il ne fallait pas louper le coche. Les espoirs devaient gommer les désespoirs, ou les désespérés devaient être oubliés parce qu’ils sont ringards. À nous d’être innovants, et obéissants sur notre tapis rouge. Notre collègue souriait en nous révélant ces ultimes informations. Avait-il le sentiment d’être généreux de nous instruire, ou de nous impliquer dans ses secrets ?

Il avait l’air aussi heureux qu’un petit garçon à qui ses parents auraient dit qu’ils allaient enfin gagner au loto, car ils avaient pris le risque d’investir dans plusieurs billets !

25 novembre, 2014

Le drame du taureau

Hommage | 2

Était-ce en 1969 dans la préfiguration de la maison de la culture d’Orléans, que j’ai rencontré Lucien Clergue ? La première fois que je visitais une exposition de photographies ?
Dans cette période j’étudiais à l’école des Beaux-arts et je me rendais chaque soir à la maison de la culture après mes cours.
La maison de la culture était hébergée dans la maison de Jeanne D’Arc reconstituée ou reconstruite. Tout en haut, sous les toits était aménagé un théâtre de poche. Pendant l’exposition de photographies, avec l’autorisation de son directeur, Olivier Katian, je me rendais dans ce grenier, visionnais Le drame du taureau, un court métrage 16mm noir et blanc que le photographe avait laissé. Je ne sais plus pourquoi cette obstination à voir et revoir ce film chaque soir ? L’animal, la mort, le noir, l’image ?
Quelques années auparavant mes parents nous avaient emmenés en vacances d’été à Castellon de la plana en Espagne. J’y avais vu ma première corrida dans les arènes de la ville. Lorsque le premier taureau était entré dans l’arène j’ai eu cette impression étrange que mon cœur battait de plus en plus vite, au rythme du sien ? Et lorsque le premier toréro planta son épée dans le corps de l’animal je m’écroulais et me réveillais quelques secondes après dans les bras de ma mère qui me faisait respirer un mouchoir imbibé d’eau de Cologne après m’avoir frotté les tempes. Elle me proposa de partir, je lui répondis que je voulais voir les cinq autres. Ce long moment n’était pas celui où je faisais mes premières images, mais l’appareil photo fut un merveilleux rempart, je photographiais ou je me cachais derrière cet œil en tremblant pour ne faire que des photographies floues.
Sur l’écran de ce petit théâtre je ne pouvais me préserver de l’image fascinante en noir et blanc du Drame du Taureau.

Longtemps après pendant les Rencontres Internationales de la Photographie, nous avions vécu notre plus grand pique nique au milieu d’une manade de trois cents taureaux. Lucien Clergue photographiait un taureau mort et cuit ! Nous étions entourés de Brassaï, Lartigue, Doisneau, Cartier Bresson, Le Querrec, Kertesz, Dieuzaide, Gibson, Gautrand et je dois en oublier beaucoup…

20 novembre, 2014

Hommage

à Lucien Clergue | R.I.P. 1975

23 décembre, 2013

Mon père

Et ses silences | n°1

L’Espagne finissait d’être gouvernée par celui que tant avaient combattu, ce pays avait été celui de mon père, il ne l’était plus. Il en parlait parfois avec un détachement qui exprimait aussi son contraire un peu comme si son pays natal avait été rayé de la carte après un tremblement de terre.
Franco finissait sa vie, le pays s’ouvrait au tourisme et beaucoup de français passèrent leurs vacances sur la Costa Brava. La Catalogne l’Espagne devenaient des destinations exotiques.
Une cousine française était allée passer ses vacances d’été près de Barcelone d’où elle était revenue complètement séduite, émerveillée, aveuglée. Les vacances, le soleil, le sable chaud, les palmiers, les tapas, les boites de nuit. Elle était si heureuse de son séjour que son enthousiasme l’obligeait à venir le raconter à mon père, il fallait qu’elle lui parle de son pays, lui dire qu’elle se sentait plus proche de lui maintenant ? Elle lui parla d’un amoureux qu’elle avait trouvé et dont elle était sur qu’il deviendrait son mari. Un garçon de bonne famille, un futur avocat. Mon père la laissait parler puis il lui demanda s’il était franquiste. Elle était un peu embarrassée et répondit qu’elle ne savait pas mais qu’il l’était sans doute. Mon père ne semblait ni surpris ni affecté après tout ce garçon était né après la guerre d’Espagne, pouvait-il se tromper ? il continua : « Et ses parents ? ». La réponse fut franche : « Ils sont franquistes » dit-elle avec un léger haussement d’épaule qui devait les excuser. C’est tout ce que mon père demanda et ma cousine continua à nous raconter ses vacances après un petit moment de silence. Elle termina par demander à mon père de bien vouloir recevoir son fiancé lorsqu’il viendrait, bientôt, la voir en France. Mon père ne répondit pas. Lorsqu’elle s’en alla il vint me voir dans ma chambre :
« – Toi qui dessines bien, tu me feras autant de portraits de Franco qu’il y a de portes dans la maison. Je les suspendrai par un fil au-dessus de chaque porte et chaque fois que j’en franchirai une je donnerai un coup de poing dedans, c’est tout ce que je dirais lorsqu’il viendra ! »
C’est sans doute à partir de ce moment-là que j’ai commencé à aimer les silences de mon père et à comprendre ceux qui étaient enfouis dans mes souvenirs comme des petits mystères.

18 décembre, 2013

Turón en hiver

Pour celle dont les saisons colorent les cheveux. | N°3

Longtemps je n’ai fait qu’imaginer les hivers à Turón, je les imaginais avec intensité pour me rapprocher d’une réalité banale que je voulais inaccessible. Mon plaisir était là ! Plus mes efforts étaient grands moins je m’en rapprochais !
J’aimais entendre les vieux du village me raconter les histoires de la période des Nasrides jusqu’à la guerre civile. Certains alimentaient mes rêves avec des contes et celui que je préférais était l’histoire d’une princesse arabe qui voulait voir ou revoir la neige, son prince, son amoureux planta des amandiers sur toute la montagne. En janvier ou février les arbres couverts de fleurs blanches imitaient la neige pour le plaisir de cette princesse.
Tomás m’avait dit qu’il faisait souvent très froid après l’équinoxe d’hiver, cela durait même parfois plus d’une semaine ! Je ne me rappelle plus si nous avions parlé de température ? Je me souviens lui avoir fait remarquer qu’il n’y avait pas de chauffages dans la plupart des maisons où j’étais entré, pas même dans son bar. Il me dit alors qu’il installe un poêle à bois durant l’hiver. Il me dit aussi que les femmes de la ville voisine ne possèdent pas de manteau d’hiver, et lorsqu’elles sortent faire leurs courses durant la période la plus froide, elles enfilent une robe de chambre en guise de manteau. J’imaginais alors les rues de Berja pleines de femmes en robe de chambre.
La première fois j’arrivais le 3 janvier par un vol Paris Malaga. Je pris un bus de la compagnie Alsina Graels à destination d’Almeria, il longea la côte jusqu’à Adra où je changeais pour un autre bus en direction des villages de montagne. Arrivé à Turón j’allais tout de suite rendre visite à Tomás dans son bar, nous devions parler de l’hiver. Je venais de faire environ cent cinquante kilomètres en longeant la côte un début d’après midi de janvier, la chaleur si particulière à l’hiver d’ici contribuait à ma somnolence, j’avais regardé la Méditerranée d’un bleu foncé autant qu’étincelante, éblouissante sur ma droite. La plupart des passagers étaient maghrébins, ils se rendaient à leur lieu de travail, là où l’on cultive les tomates et les poivrons toute l’année pour les supermarchés du nord de l’Europe. Le paysage ensoleillé m’avait donc bercé jusqu’à me donner l’impression d’être arrivé au mois de mai plutôt qu’en Andalousie.
Tomás était assis sur un petit tabouret face à un poêle qu’il avait installé devant la fenêtre. Il avait fait sortir le tuyau d’évacuation de la fumée par la fenêtre ouverte. Dès qu’il me vit, il me dit : « Tu vois qu’il fait froid ! » en tendant les bras droits devant lui, paumes ouvertes face au poêle pour les réchauffer, je lui répondais que j’aimais bien les hivers comme ça ! Ensuite il haussa les épaules en se frottant les bras tout en égrenant les noms de quelques capitales du Nord de l’Europe pour finir par éclater de rire.

15 décembre, 2013

Turón et ses habitants 1994

Pour celle dont les saisons colorent les cheveux. | N°2

11 décembre, 2013

Turón 1994

Pour celle dont les saisons colorent les cheveux. | N°1

26 juillet, 2013

NOM

(Texte revu et corrigé du cahier édité par les Editions du Solier en 1990)

J’ai regardé la ville qui me paraissait encore plus belle. Je n’ai pas fait de photographies. J’avais en mémoire celle d’un jardin en Espagne. Je marchais dans une petite rue étroite en regardant le ciel bleu. Il faisait chaud. Tout au bout dans le silence j’entendais des gens parler espagnol. Le soleil était haut, les caniveaux brillaient. Pendant un instant j’étais ailleurs sans savoir si c’était un autre ailleurs ou toujours le même. J’ai douté de ma mémoire, du chemin que j’avais pris et de l’existence du numéro quatre-vingt-sept à droite après cette petite rue. J’ai sonné et attendu qu’elle descende les trois étages. Elle a ouvert la porte en clignant les yeux. Elle se réveillait. L’escalier de cette maison avait toujours cette odeur de fraîcheur humide. Là-haut j’ai regardé chacun de ses objets pour voir s’ils étaient à leur place comme si ma dernière visite avait pu être la veille. J’essayais d’aplatir le temps pendant qu’elle se préparait un petit déjeuner. On se racontait notre présence dans cet instant. Puis nous sommes allés nous promener dans la ville en continuant nos silences entrecoupés de mots sans importance. Quand nous sommes rentrés elle s’est allongée sur son lit. Elle était devenue pâle, de cette pâleur qui rendait plus évidente la forme de ses yeux. Je lui ai dit quelque chose qui l’a fait sourire, les yeux fermés.
Dans l’autre pièce la fenêtre était ouverte et les volets fermés. Le soleil dessinait deux grands rectangles sur le mur blanc. J’ai écouté le bruit des voitures au loin, parfois l’avertisseur d’une ambulance. J’ai respiré cette tranquillité et j’avais le sentiment de faire partie des choses qui m’entouraient autant que du vide qui les enveloppaient. J’ai lu quelques pages du livre que j’avais emporté. Après avoir dormi elle est venue me voir, m’a demandé ce que je lisais, et moi ce qu’elle avait rêvé. Elle a ouvert les volets et j’ai regardé les nuages qui nous appartenaient tout au loin. Le soleil était derrière les toits. Elle est allée se coiffer, se maquiller, disait qu’elle ne se trouvait pas belle. Je me taisais. Nous avons dîné dehors et deux heures plus tard nous nous sommes quittés. J’ai marché vers la gare en comptant les heures à passer dans le train et les heures de sommeil après. J’ai regardé la nuit dans les rues sombres et vides, sur la place de la gare illuminée et grouillante de monde.
Toute la journée du lendemain, j’ai eu l’impression d’avoir la peau comme les murs des maisons de la ville d’où je venais. Je me sentais gris, poussiéreux mais ensoleillé.

Le soleil entrait de plus en plus dans la pièce. Elle regardait les photographies du jardin d’Espagne que j’avais emportées. La chaleur était encore plus grande et la fenêtre éternellement ouverte. Elle ne parlait presque pas. Elle semblait heureuse pendant que je nettoyais ma fatigue du voyage en étant seulement là. Elle est partie dans sa chambre et je me suis assis sur le canapé devant la fenêtre. J’entendais le bruit de ses mouvements mélangé à des voix lointaines qui me venaient de dehors. Elle est passée dans le couloir, vêtue d’un peignoir de bain, et j’ai continué à entendre ses pas sur le parquet, l’eau qui coulait sous la douche et une voix de dehors qui résonnait.
Elle avait posé une photographie du jardin d’Espagne sur son oreiller. Elle la regardait tout en peignant ses cheveux encore mouillés puis elle s’est habillée d’une robe bleue sans manches, serrée à la taille. Elle me parlait de cette fenêtre ouverte au-dessus de son lit, d’ou pouvait venir le silence de ce dimanche.
Vers minuit nous avons chargé nos bagages dans le coffre de la voiture pour aller autre part, vers l’océan.
Quand elle s’est levée, souriante, habillée d’un chemisier blanc, cette journée m’apparaissait déjà très longue, sans début, une succession d’éternités. J’avais pris mon petit déjeuner seul sous les pins. J’avais lu, écrit. Je la regardais préparer ses tartines sans rien lui dire, ou bien je lisais Une ville invisible d’Italo Calvino, ou bien encore nous parlions de l’Espagne.
Tard dans l’après-midi je l’ai accompagnée jusque sur la plage. Elle s’était noué un grand foulard autour de la taille. Nous marchions presque sans bruits, sa démarche était musicale. Là où il n’y avait plus personne, elle s’est allongée sur le sable. Le soleil était bas. J’ai fait une polaroid puis elle s’est levée en dénouant le foulard qu’elle a laissé tomber. Elle est entrée dans l’eau et j’ai regardé le paysage teinté de sa présence par une paire d’espadrilles et son foulard accroché à une touffe d’herbe. J’ai photographié son absence en attendant qu’elle revienne et nous avons regardé ce portrait comme l’image oubliée d’un futur sur cette plage.
Je devinais parfois son regard pâle et calme. La route défilait à travers le pare-brise. Nous regardions la ville. Il faisait nuit. Tout ce qui nous entourait n’avait plus d’appartenance et l’on se racontait cette obligation d’être là à ne penser à rien d’autre qu’à ce qui était visible, invisible, indicible.
Je ne savais plus si les fenêtres étaient restées ouvertes. Il était très tard. Et les volets de sa chambre, barrière à la chaleur du jour, filtraient les sons de cette nuit-là. Nous entendions des gens parler, rire, des tintements de couverts sur des assiettes et la musique du juke-box d’un restaurant espagnol. Elle cherchait le silence entre ce bourdonnement et nos respirations. Cette journée aurait pu être celle d’une fête dans une ville. Le bruit du dehors et celui de nos mouvements sur l’oreiller n’étaient qu’un moment de quiétude.

24 juin, 2013

Tomás

Sa générosité, sa poésie…
C’était à l’époque où j’avais pris l’habitude d’aller tout au bord de l’Europe loin dans le sud, pour vivre l’inconfort de l’ailleurs à Turón petit village des Alpujaras où les habitants vivaient avec de l’eau au robinet seulement deux ou trois heures par semaines si ce n’était pas toutes les deux ou trois semaines. Là-bas il y avait encore quelques « petits paradis », héritages lointains. Pour trouver l’un d’eux il suffisait de contourner la montagne, atteindre le flanc nord en suivant les traces de pas des mules sur le petit chemin poussiéreux jusqu’à tomber sur une maison isolée entourée de verdure et du bruit de l’eau d’une fontaine alimentant un grand bassin, réserve d’eau avec son système d’irrigation du jardin en escalier.
Tomás le propriétaire du seul bar du village avait la garde de ce jardin qu’il entretenait. Il y plantait des fèves, des oignons, des tomates, assuré que tout pousserait. Ses petits carrés de potager étaient protégés par des citronniers de différentes variétés, les plus étonnants étaient les citrons doux presque aussi sucrés que des oranges. Souvent nous pouvions le voir partir du village avec ses deux mules dont une servirait à ramener ses légumes.
Un jour je me trouvais sur son chemin dans une rue du village, au volant de ma voiture toutes fenêtres ouvertes, nous nous arrêtâmes l’un et l’autre pour nous saluer puis il se retourna et puisa à bras le corps dans les paniers de sa seconde mule un énorme bouquet de fèves qu’il venait de récolter puis il me les lança à travers les fenêtres de la voiture et recommença en riant à pleine dents en levant les bras au ciel en me disant : ¡ qué alegria !

20 décembre, 2012

Le pull-over

et les mains de Laurence…

5 décembre, 2012

Un poète

Ou des instants invisibles

Chevelu, barbu, portant d’immenses lunettes de vue aux verres teintés, la démarche lourde, légèrement voûté souvent vêtu d’une veste trop grande, un sac en bandoulière tombant sous la taille. Il était correspondant du journal Le Monde, un des nombreux journalistes parisiens présent durant la semaine des Rencontres Internationales de la Photographie, sans doute était-il le moins parisien de tous, ne jouant jamais du prestige du journal pour qui il travaillait.
Nous étions un petit groupe à nous retrouver chaque année pour nous mesurer, découvrir, rencontrer. Nous passions de longs moments avec lui sans savoir qui il était réellement. Correspondant d’un grand journal national nous suffisait. Puis un jour il nous raconta comment il gagnait sa vie en dehors des piges qu’il rédigeait pour la presse, comment même il écrivait avec facilité.
« – Il suffit que je m’enferme une semaine chez moi avec une caisse de vin rouge et j’écris un livre ! Un roman de gare, un livre que je signe d’un pseudonyme. » Nous lui avions demandé qu’il nous donne ses pseudonymes, il n’avait pas voulu.
Un soir il me demanda quel âge je lui donnais. Je répondis vingt-cinq, trente ? À vrai dire il faisait partie des gens à qui on ne donnait pas d’âge. Son visage était tellement caché derrière ses poils et ses lunettes qu’on ne pouvait déceler la moindre ride. Seule sa préférence à être plus souvent avec nous plutôt qu’avec les officiels me laissait croire que nous étions proches. Il me répondit assez brutalement : « – Tu te moques de moi, j’ai quarante-cinq ans ! ». Il était donc d’une autre génération et je devais le ranger parmi les aînés, mais il aimait rire avec nous, ou bien à rester grave dans un isolement respectable, dans son absence d’ambition dans une innocence préservée ou recherchée ? Je le regardais alors comme un vieil enfant sombre.
Un autre soir sur la place du Forum il était venu me voir pour me demander un service que seul je pouvais lui rendre me dit-il. Il avait un rendez-vous avec une jeune femme et il avait envie de soigner son image.
« – Peux-tu me tailler la barbe et surtout la moustache ? Mais tu ne déconnes pas ! ». J’acceptais et il allait demander à quelques amies filles attablées aux terrasses des cafés de la place si l’une d’entre elles n’avait pas une paire de ciseaux dans son sac. Quelqu’un lui tendit des ciseaux à ongles et nous sommes allés nous installer sous un réverbère. La tête levée vers le ciel je lui taillais la moustache de manière à dégager sa bouche. Sa confiance était grande et pour être à la hauteur je m’appliquais au mieux, peu importe ma tâche. Pendant que je lui coupais ses poils il me parlait de sa conquête, la faible lumière du réverbère définissait le territoire de ma fonction éphémère. La rue et la nuit existaient à côté. Je fis mine de rater un coup de ciseaux et m’exclamais « – Oh merde » il me répétait toujours : « – Déconne pas Felipe ! » Des mots, les mêmes mots pour maintenir nos sourires et notre territoire.
Longtemps après, chez une amie j’ai trouvé dans sa bibliothèque une anthologie de la poésie contemporaine, en feuilletant le livre j’ai découvert quelques poèmes d’André Laude, j’ai lu le résumé de sa biographie et j’ai été pris d’une vive émotion, car je ne pouvais faire le lien avec ce personnage qui m’avait demandé de lui tailler les moustaches un soir à Arles. La guerre d’Algérie était passée par lui et avait tout bouleversé de son être jusqu’à détruire ce regard premier qu’il portait sur le monde.
Nous nous retrouvions chaque année à Arles durant les premières éditions des Rencontres de la photographie dans les années soixante-dix, quatre-vingts.
Je ne sais plus à partir de quand il n’est plus venu, à partir de quand nous avons cessé de nous voir, ni même pourquoi il avait eu tant de pudeur. 
Lors d’un séjour à Paris plusieurs années après encore, l’autobus dans lequel je circulais traversait la Seine sur le Pont d’Austerlitz, sur le trottoir j’ai vu un homme titubant, sa besace sur l’épaule et sa démarche voûtée me faisaient penser à lui. Lorsque le bus le dépassa je le regardais de face et m’aperçu que c’était vraiment lui, plus sauvage encore. Je ne voyais pas cette apparence de vagabond ivre mais celui qui est inscrit dans l’histoire de la poésie contemporaine, j’ai eu le même frisson que lorsque j’avais découvert ses poèmes chez cette amie. Je ne suis pas descendu à l’arrêt suivant pour tenter de le retrouver, l’aurais-je aidé à mieux mourir ? Cette image m’avait pétrifié. Je ne me souviens plus très bien de ce jour-là sinon de cette silhouette titubante, du bus qui m’emmène ailleurs alors que ma pensée se figeait comme une photographie, quelques jours, quelques semaines avant sa mort ai-je appris encore longtemps après.