21 avril, 2016

Regarder

Ou le portrait d’Élise

Je ne connaissais pas ces deux étudiantes qui arrivèrent en milieu de cours. J’avais juste croisé l’une des deux dans les couloirs de l’école, et la seconde serait tombée du ciel ! Je ne l’avais jamais vue et ne comprenais pas pourquoi, car elle semblait être en territoire connu. Avait-elle changé la couleur de ses cheveux ? Portait-elle une nouvelle paire de lunettes ? Je l’observais par intermittence pour déceler l’indicible. Nous étions d’une égale attention ou d’une égale curiosité ?

Toutes deux perturbaient le cours avec aisance dans cet atelier qu’elles ne connaissaient pas. Plus je regardais la nouvelle plus je lisais sa volonté sur son visage, une volonté mélangée à un certain relâchement. Elle aurait pu être là depuis longtemps ou bien elle pourrait rester là longtemps, sa sérénité m’obligeait à poursuivre mon dialogue moins important avec mes deux ou trois étudiants juste pour entretenir cette expression de confiance à la limite de l’interdit.

Mes étudiants s’en allèrent et elles s’approchèrent pour me demander quelques conseils à propos de leurs projets de diplôme. L’une avait défini un territoire dans la ville d’Orléans, un quartier assez vaste à l’Ouest fait de venelles, où l’on y circule à pied essentiellement. Elle voulait y faire une série de photographies et proposer un projet de circuit touristique décalé.

L’autre, l’étudiante inconnue avait commencé à faire une sorte d’enquête sur les gens du voyage, dans la perspective de concevoir un projet d’aménagement d’une aire d’accueil. Ces photographies et vidéos devaient être la base de son futur travail.

Élise était originaire du Languedoc-Roussillon elle était arrivée en troisième année après avoir passé un concours d’équivalence. Toutes ces prises de vues avaient été faites avec un souci documentaire et Élise ne voulait pas présenter ces images comme de la documentation.

Ce projet entamé en troisième année eut une suite en quatrième et en cinquième année. Un sujet qu’elle n’arrivait pas à épuiser.

Durant trois ans elle s’obstina et continua à travailler ce thème jusqu’a son D.N.S.E.P., elle ne cessait d’alimenter son étude sans jamais faire de proposition d’aménagement. Le temps, elle le prenait pour ne jamais survoler. Finalement elle me dit qu’il fallait laisser ces gens tranquilles. Dans des revues et magazines, elle me montrait quelques exemples de sites aménagés pour les gens du voyage. Je regardais les photographies pendant qu’elle me lisait les extraits des articles. Les morceaux choisis était là pour justifier son envie de ne surtout rien faire. Avait-elle réussi à se fondre dans son sujet ? Sans doute ne comprenais-je pas sa position ou sa conclusion. Je me souviens alors lui avoir posé une question : « Imagine maintenant que je sois mécène et je te propose sans la contrainte financière de réaliser cette aire d’accueil là-bas, chez toi près de Bézier, que fais-tu ? » Sans même prendre le temps de la réflexion elle me répondit : « Si j’avais tout l’argent possible ? Et le vôtre ne serait pas suffisent ! mais puisque nous sommes dans l’utopie je dépenserai tout l’argent du monde pour changer les lois ! ».

Elle allait se présenter devant un jury qui jugerait non pas un parcours ni des concepts, mais de réelles propositions basées sur des choix divers et variés et elle avait envie de se présenter les mains dans les poches. L’aboutissement de ses études se résumait à : « Ne rien faire ». Je la trouvais excessive et follement juste.

Le jour de la présentation de son travail devant le jury du D.N.S.E.P. elle s’installa dans la plus grande salle de l’école, ne rangea rien et présenta ses recherches sur un tabouret au centre de la salle. Elle avait installé un téléviseur sur un autre tabouret, ainsi nous pouvions voir ses photos et vidéos. Elle avait apporté quelques documents à propos de l’aire d’accueil qu’elle avait voulu réaménager, plans, courbes de niveaux et croquis.

Le jury dans sa décision allait dans son sens et lui conseilla de continuer à « ne rien faire » et surtout à continuer de poser un regard sensible autour d’elle.

Souvent nous disons à nos étudiants d’inventer leur métier, regarder devrait en être un.

7 avril, 2016

Vieillir (5)

Ou le portrait de Gaëlle

Certains terminaient de faire des tirages dans le laboratoire argentique et nous discutions avec les autres dans l’entrée de l’atelier. En fin de matinée Gaëlle nous racontait un voyage qu’elle venait de faire à Cuba. Elle parlait avec un enthousiasme que je ne lui connaissais pas. Dans cet instant je l’avais vue sourire et puis rire. La plupart du temps elle donnait l’impression d’être ailleurs, souvent plongée dans ses pensées avec l’expression grave. Lorsque je la croisais dans les couloirs de l’école rien n’existait autour d’elle, je doutais même de ma propre présence ! Sa démarche était lente et d’une rare élégance. En cours elle vacillait entre ses absences plutôt sombres et ses présences lumineuses.

Dans le cadre du projet personnel, elle proposa de réaliser une série de photographies de la maison de ses grands parents. Ils avaient décidé de la vendre et Gaëlle commença à faire des prises de vues de ce lieu sans ignorer les risques et les difficultés d’un tel sujet. Chaque fois qu’elle venait me voir avec de nouvelles images elles les avaient sélectionnées avec rigueur. L’aboutissement de ce travail de mémoire n’était jamais envisagé, comme s’il pouvait être infini. C’était un vide rempli d’une conscience transparente, celle que ses images ne seraient sans doute pas suffisantes.

Lors des bilans Gaëlle apparaissait toujours comme une étudiante peu sérieuse, car trop souvent absente. Même son projet personnel avait du mal à s’imposer. En apparence elle restait dans le cocon familial. Entre ses expressions, sa démarche et cette façon de traiter un sujet aussi délicat tout en tâtonnant avec précision, ne devions-nous pas y voir une logique ?

Souvent mes collègues la brusquaient, la provoquaient. L’un d’entre eux lui dit qu’elle dormait même en marchant ! Plus le temps passait plus elle supposait qu’elle n’aurait pas les crédits nécessaires pour passer dans la classe supérieure. Alors elle devenait plus assidue, cherchant à corriger les mauvaises évaluations qu’elle ne comprenait pas toujours. Dans cette période-là je me souviens avoir eu un entretien avec elle, et se mélangeait sur son visage pleurs et rires en alternance. Lorsqu’elle pleurait les larmes remplissaient ses yeux, et avaient l’effet d’une loupe sur ses pupilles noires. J’essayais de la rassurer sur ce travail auquel elle tenait plus que tout, alors elle abandonnait ses larmes pour le rire. Les expressions qu’elle donnait m’interrogeaient, sa nonchalance aussi. « Mais d’où viens-tu » lui demandais-je ? elle me raconta les voyages et les amours de ses grands parents. Gaëlle était un mélange entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie du Sud. Cela était suffisant pour croire davantage qu’elle seule avait raison dans ses inconfortables racines.

1 octobre, 2010

Absence…

Présence | Une nouvelle étudiante

Il m’est arrivé de penser à mes futurs étudiants régulièrement durant tout un été, quels caractères et quelles expressions avaient-ils ? cet exercice était une façon de penser le temps, ne pas oublier celles et ceux qui venaient de terminer leurs études. Les visages des nouveaux ne pouvaient pas remplacer ceux des anciens, ils allaient juste s’ajouter et je n’avais qu’une envie, leur faire de la place. Je le désirais tant que je cherchais leur visage au fond de ma mémoire, j’aurais voulu les trouver, devancer le temps. Mettre mes certitudes dans cette folle attention.
En voyant les nouvelles têtes dans l’auditorium du musée des beaux-arts je me rendais compte que je n’avais pas pensé à eux cette année. Je promenais mon regard dans chaque rangée, je lisais l’auditorium comme une page d’écriture et je cherchais les silhouettes qui me remettraient en mémoire les brefs instants passés avec chaque candidats quelques mois avant.
Au milieu du gradin, une jeune fille notait avec application tout ce qui lui semblait important des différents discours. J’avais déjà oublié l’objet de mon observation et me demandais où je l’avais déjà vue ?!
Lorsque ma mémoire fut complètement rafraîchie je ne regardais qu’elle comme pour avoir la confirmation de mon sourire intérieur.
Elle avait passé son bac et l’avait obtenu, elle avait eu le résultat favorable du concours d’entrée de notre école supérieure d’art et de design. Les choses se dessinaient bien pour elle.
Elle ignore encore et ignorera peut-être toujours ce que fut notre conversation à son sujet après l’entretien au concours d’entrée.
Nous avions trouvé son dossier assez pauvre, sa candidature nous paraîssait même décalée. Certains collègues n’auraient pas pris le temps d’épiloguer sur son cas. Pour nous trois, ce jour-là, tout ce qu’elle était nous interrogeait, de son âge à ses dessins en passant par ses mots. Il y avait une concordance entre ses rêves, ses envies et son innocence entretenues par son entourage. Notre conclusion allait presque à l’encontre de nos pensées. Et d’un commun accord nous lui avions attribuer une bonne note en pensant que notre devoir était de l’aider ainsi, noter seulement sa motivation.
Aujourd’hui je l’ai vue studieuse ou heureuse ou les deux.
Et ni elle ni nous n’avons cette conscience qui prouverait nos raisons.

©2010 Felipe Martinez

Lire Entretiens

9 mai, 2010

Entretiens

Au concours d’entrée d’une école supérieure d’art et de design.

Ou les portraits de Marlyne ancienne étudiante et d’une jeune candidate.

Elle avait été étudiante en cinquième année lorsque j’arrivais dans cette école des beaux-arts pour y enseigner la photographie. Aujourd’hui nos habitudes sont de nous voir une ou deux fois par an, elle avec son mari et leur fille, moi avec ma compagne et notre fille. Il faut environ six heures pour nous rendre chez l’autre, un temps que nous avons pris la seconde semaine des vacances de printemps.
Le soir au diner, je donnais quelques nouvelles de l’école, des professeurs qu’elle avait eu, puis je racontais la journée consacrée aux entretiens du concours d’entrée une semaine auparavant. L’ultime épreuve pour les candidats étant une entrevue de quinze minutes devant un jury constitué de trois ou quatre professeurs. Cette épreuve nous permet de repérer quelques candidats brillants que nous espérons toujours revoir à la rentrée suivante.
Avec Samuel et Philippe, professeur de graphisme et de design objet, nous formions tous les trois le jury n°4. Au milieu des candidats que nous trouvions moyens, une jeune fille de seize ans attira notre attention malgré son dossier personnel assez médiocre constitué de dessins au crayon qu’elle faisait d’après photo. Elle dessinait des portraits d’enfants et d’animaux de ses voisins ou de sa propre famille. L’ensemble était scanné et tiré au même format avec titres et dates centrés sur chaque page en bas du dessin dans une typographie lourde. Elle montrait une certaine habileté à reproduire une photographie mais l’ensemble formait un cahier d’une expression pauvre. Nous lui avions posé quelques questions à propos de son univers familial qui, d’après ses réponses l’encourageait et la soutenait dans ses choix et son goût. Elle allait passer son bac dans deux mois. Ses motivations ne faisaient aucun doutes. Lorsque vint le moment de la délibération un instant de silence régnait comme pour laisser l’autre parler. Nous étions tous les trois en accord sur la qualité de son dossier et autant séduits par ses motivations et son innocence mais rien ne pouvait justifier une bonne note au final.
Lorsque je pris la parole après un bref instant muet, les mots qui sortaient de ma bouche exprimaient le contraire de ma pensée et je dis que nous devions lui donner une très bonne note. Mes deux collègues me regardèrent avec une sorte de sourire sans surprise et attendaient ma justification.
«Ah oui! Pourquoi? » me demandèrent-ils?
– Parce qu’il faut tout simplement la sortir de sa famille!
– Tu as sans doute raison, me répondirent-ils». Et l’on évoqua ses éventuelles futures difficultés. Avions-nous envie de la préserver et la brusquer en même temps ? Nous débordions de notre rôle puisque nous pouvions être en train de créer de l’injustice en voulant être plus justes. Ce que l’on estimait ne pouvait pas recevoir une note sur 20.
Après notre discussion qui dura peu de temps nous avons rempli son bulletin en surestimant largement son dossier avec bonheur.
Une fois mon récit terminé je regardais Marlyne à côté de moi, elle n’avait rien dit durant mon monologue et j’observais une larme au bord de son œil droit, elle me dit alors combien ce que je venais de raconter la rassurait.
«- J’espère que je jury devant lequel je suis passé lors de mon entretien au concours d’entrée a eu la même réaction que vous car je voulais tellement que l’on me sorte de ma famille…»
Et par curiosité j’ai tapé le mot SORTIR dans la fenêtre du dictionnaire de l’ordinateur pour avoir un synonyme et dans la liste proposée j’ai retenu NAÎTRE.

8 mai, 2010

Regard sur le monde 6

Étudiantes aux musée de l’objet | Blois 2008

6 mai, 2010

Regard sur le monde 5

Au musée de l’objet | Blois 2008


Photographie argentique, tirée au format: 50x50cm sur papier baryté, numéroté en 7 exemplaires

30 janvier, 2010

Portrait

Un prof petit

Il s’était assis à côté de celle avec qui on le voyait toujours. Tous les deux se parlaient sans cesse à l’oreille, se regardaient et se souriaient. Elle était grande et mince, les cheveux longs châtains et raides. Souvent vêtue d’un jean’s et d’un tee-shirt moulants, elle était jeune depuis longtemps.
Une ou deux semaines avant ce conseil de classe où je m’étais amusé à les observer, j’avais passé une demi-journée avec lui et une autre collègue. Nous formions tous les trois un jury pour les candidats inscrits au concours d’entrée de notre école supérieure de design. Lui, était petit et ne tenait pas en place, se levant de son siège constamment. Il n’affrontait presque personne de son regard. Il faisait mine de comprendre avec rapidité expédiant les candidats pour en être libéré. Il regardait sa montre très souvent. Il était toujours chaussé de baskets noires ou rouges.
Il sautillait. Un garçon se présenta avec un immense carton à dessin dans lequel étaient rangés ses projets d’affiches. Passionné de graphisme, il nous montrait comment il aimait jouer avec les mots et la typo, comment il était impliqué dans quelques associations de la banlieue nord de Paris. Nous ne pouvions qu’apprécier ses motivations et son dossier. Lorsqu’il quitta la salle, je m’adressais à ma collègue en lui demandant :
« – Alors ? – Ça va, me dit-elle » et je poursuivais en lui disant qu’il était peut-être le meilleur depuis le début de la journée. Elle semblait d’accord mais le petit prof ne l’était pas. Alors il alla chercher l’épreuve plastique réalisée la veille et nous dit :
« – regardez ça ne vaut rien ». L’entretien s’était si bien passé que cette épreuve était excusable d’autant que l’exercice demandé avait consisté à réaliser un volume. La maturité de ce candidat était dérangeante, ses choix aussi, ses origines sans doute, il était sud américain.
Elle écoutait les arguments du petit prof puis elle me regarda en disant :
« – On est deux contre un et on lui met 15 ! ». Il accepta sans rien dire mais en se levant de son siège plus souvent encore, regardant sa montre davantage sans plus donner aucun avis sur les autres candidats. Parfois il allait chercher l’épreuve de celui que nous avions apprécié pour nous dire sans cesse et toujours :
« – Quand même ! 15 » Alors me revint en mémoire le jury que nous formions un an auparavant avec lui et un autre prof. Nous avions reçu une jeune chinoise à qui nous avions posé des questions à propos de son pays, des dirigeants de son pays la Chine, des droits de l’homme etc. L’esprit critique de la jeune fille apparaissait dans son travail graphique, dans son discours bien sûr. Elle se destinait vers le design graphique ou la communication. Nous avions été aussi deux contre un quant à la décision à prendre pour son admission. La réaction du petit prof avait été cinglante.
« Y en a mare des yeux bridés ». Et pour argumenter ces mots et prouver sa raison, il nous dit qu’il connaissait les chinoises mieux que nous pour avoir vécu une histoire d’amour avec l’une d’elles. L’histoire était sans aucun doute terminée !

17 décembre, 2009

I.A.V. 2009

Faudrait-il que je parle de la distance entre les choses et moi-même, entre les autres et moi-même, entre les images et les choses ou l’inverse?

2009-2010

Un projet personnel, pour tenir debout dans une école en mutation.

Photographier les étudiants, professeurs et autres acteurs d’une école d’art. Réaliser une sorte de fresque constituée de plusieurs photographies NetB. Portraits et scènes dans les ateliers. Poser un regard sur l’école, mon école mais aussi, peut-être, sur toutes les écoles dans cette période de régionalisation et d’européanisation. J’ai commencé par prendre quelques instantanés dans les moments de bilan de fin de semestre, de conseils de classe en 2009. Je continuerai au second semestre 2009 par faire des portraits d’étudiants et professeurs dans les salles de classe, dans les ateliers mais aussi chez eux?

Les premiers résultats du premier semestre 2009.